Island, le nouvel album du batteur et compositeur Christophe Marguet, s’inspire de Brendon Grimshaw, cet Anglais qui a consacré près de quarante ans à transformer presque seul une île quasi stérile des Seychelles en sanctuaire naturel. Marguet ne cherche pourtant pas à illustrer cette histoire : il transpose plutôt l’expérience intérieure d’un isolement choisi, devenu source de création. Avec Hélène Labarrière à la contrebasse, Régis Huby au violon ténor et Manu Codjia à la guitare électrique, il élargit le spectre sonore du jazz vers la musique de chambre et le rock. Le quartet fonctionne comme un véritable collectif, où contrebasse et batterie participent pleinement aux lignes mélodiques, dans un dialogue permanent fait de montées de tension et de retours à l’épure. L’album se vit comme une méditation en forme de suite poétique : il ne raconte pas une île, il en offre l’équivalent sonore. À l’occasion de la sortie d’Island, album de retrait et de résonances inspiré par l’aventure d’un homme et de son île, Christophe Marguet revient avec nous sur la genèse et sur ce qui compose ce disque.

Comment avez-vous découvert l'histoire de Brendon Grimshaw, et qu'est-ce qui, dans ce parcours, a résonné avec votre propre démarche de compositeur ?

Christophe Marguet : J’ai découvert cette histoire par hasard sur les réseaux sociaux en voyant passer un extrait de son documentaire "A Grain of Sand", la vie de Brendon Grimshaw que j’ai trouvé singulière m’a interpellé et j’ai immédiatement senti que je tenais quelque chose d’intéressant à développer et surtout très inspirant.

L'île est un motif récurrent en musique : aviez-vous en tête des références ou avez-vous cherché à vous en écarter délibérément ?

Christophe Marguet : Non pas de référence en particulier, mais adolescent, j’avais beaucoup aimé le livre Vendredi ou les Limbes du Pacifique de Michel Tournier. Je crois que c’est aussi pour cette raison que l’histoire de cet homme m’a immédiatement capté.

Le disque s'écoute comme une suite poétique plutôt qu'un concept-album strict : comment avez-vous pensé l'ordre des morceaux et leur enchaînement ?

Christophe Marguet : L’ordre est un peu différent entre le concert et le disque, mais je dois dire que l’idée d’une suite poétique tel que vous la décrivez me convient parfaitement. Il est évident pour moi que l’histoire de Brendon Grimshaw et la vie sur son île est un point de départ qui sert l’imaginaire, nous ne sommes pas dans l’illustration d’un descriptif quelconque, chaque personne se projettera et y mettra ses propres sensations.

Comment choisissez-vous une instrumentation "sur mesure" pour chaque projet ? Qu'est-ce qui, dans l'histoire de Grimshaw, a dicté celle-ci en particulier ?

Christophe Marguet : L’instrumentation existait déjà puisque c’est le deuxième album de ce quartet, le premier s’appelle Echoes of Time et est aussi sorti sur mon label Mélodie en sous-sol. J’avais très envie de continuer avec ce groupe, j’aime beaucoup travailler avec Régis, Manu et Hélène. La question de l’instrumentation ne s’est donc pas posée.

Cependant, ce groupe est né avec l’idée première de réunir des instruments à cordes, avec aussi des sons amplifiés et de l’électronique (un équilibre entre l’acoustique et l’électrique), ainsi que d’être entouré par des musiciens "amis" que je côtoyais depuis plus de vingt ans mais qui n’avaient pour autant, que très peu joué ensemble.

Pourquoi le violon ténor de Régis Huby et la guitare électrique de Manu Codjia plutôt que d’autres couleurs instrumentales pour évoquer une île ou l'isolement ?

Christophe Marguet : C’est naturellement que j’ai écrit cette musique pour ce second programme, car j’avais le son du quartet dans l’oreille et spécifiquement le son de Régis et Manu, les deux principaux "chanteurs" du groupe.
Je pense d’abord à la musique qui une fois écrite m’évoque ou non une sensation de vie sur l’île, et si ça n’est pas le cas, le morceau reste dans les tiroirs.

Le tandem contrebasse-batterie que vous formez avec Hélène Labarrière dépasse le cadre de l’assise rythmique, comment avez-vous pensé ce rôle non conventionnel ?

Christophe Marguet : Nous avons une relation particulièrement longue avec Hélène puisqu’elle date de 1993, et depuis, nous n’avons jamais cessé de jouer ensemble. J’ai joué dans son quartet pendant de nombreuses années. Nous venons tous les deux du Jazz "classique" et sommes aussi allés dans le monde des musiques plus contemporaines, voire totalement improvisées, et je crois que c’est l’ensemble de ces aventures musicales qui s’entendent dans la rythmique que nous formons

Le disque fonctionne par "facettes" (le quotidien, la solitude, les dauphins, le sable blanc) : comment naissent les titres des morceaux, avant ou après la composition ?

Christophe Marguet : Les titres arrivent toujours après et sont parfois plus long à venir que le morceau lui-même. Par exemple, les morceaux solitude et liberté se suivent en concert et sur le disque, cela avait du sens de les associer aussi bien musicalement que d’un point de vue des titres. Comme une forme d’anxiété qui se libère d’un coup. Sable blanc, est pour moi le morceau qui reflète l’apaisement, peut-être aussi une certaine forme de sensualité.

Diriger et composer pour un collectif tout en étant soi-même un instrumentiste très impliqué : comment gérez-vous cette double posture en studio et sur scène ?

Christophe Marguet : C’est toujours difficile de faire les deux mais il faut savoir redevenir interprète, oublier la musique que l’on a composé pour entrer dans son rôle d’instrumentiste et servir l’orchestre du mieux possible. Pour ce qui est de "diriger" (terme qui je crois ne me convient plus vraiment), j’arrive avec de moins en moins d’idées pré-conçues. J’essaie au maximum de laisser les musiciens s’accaparer la musique et devenir des forces de propositions. C’est ce que j’aime et qui me fait le plus plaisir, quand je sens que chacun commence à habiter l’espace sonore en s’impliquant fortement dans son rôle et dans le son de l’orchestre.

Vous avez mené des sextets, quartets, formations atypiques : Island marque-t-il une inflexion ou s'inscrit-il dans une continuité de votre recherche sonore ?

Christophe Marguet : Je dirais que je suis totalement dans la continuité des précédents. Je suis toujours à la recherche d’un équilibre entre une musique qui je l’espère est intéressante à jouer et cohérente, un orchestre qui fonctionne bien autant musicalement qu’humainement, et puis cette petite alchimie particulière qui fait qu’un orchestre se met à vibrer quand on est ensemble sur scène. Pour ce qui est de ce quartet en particulier, j’ai eu des retours extrêmement chaleureux et encourageants de la part du public et de certains musiciens, Pour moi, ce sont des signes qui ne trompent pas.

Qu'est-ce qui, dans votre parcours explique ce refus des étiquettes stylistiques strictes ?

Christophe Marguet : Je viens du jazz et suis totalement imprégné de ces musiques. J’adore tous les styles de jazz, depuis ses débuts jusqu’à nos jours. J’ai toujours cherché à avancer et pour ça, j’ai commencé en jouant dans les clubs parisiens du jazz très classique, ce qui a été une formidable école pour moi. Un peu avant la trentaine, j’ai eu très envie de me consacrer à la composition et à un jazz plus actuel, plus personnel. Je pense avoir quelque part bouclé la boucle de mes expériences passées pour ne plus jouer que ce que j’entends sans me poser de questions. Je ne veux rien me refuser, ma seule boussole est de savoir si la musique que nous jouons me touche, ainsi que mes amis musiciens. Si nous vibrons ensemble, si nous sommes réellement engagés dans ce que nous proposons, je suis persuadé que le public qui fait l’effort de venir faire un voyage avec nous, sera lui aussi embarqué. Et quand ça fonctionne, c’est vraiment magique !

Si vous deviez résumer ce que "l'expérience intérieure" d'un lieu signifie pour vous en musique, au-delà de l'île, est-ce une démarche que vous pourriez reproduire pour d'autres sujets ?

Christophe Marguet : Oui tout à fait, cette "expérience intérieure" permet de canaliser un discours, d’assembler plus logiquement des morceaux et de rendre la proposition artistique plus cohérente. C’est aussi une façon de préparer l’imaginaire des personnes qui vont écouter l’orchestre sur disque ou venir le voir en concert, pour qu’elles puissent se projeter dans l’univers sonore plus facilement. Mais en ce qui me concerne, je pense très sincèrement qu’au-delà du sujet choisi, c’est pleinement la musique qui compte. Pour conclure, je dirais que l’on ne joue que ce que l’on est, le reflet de ce que l’on vit et ce que l’on a vécu. Mon travail artistique m’aura appris a accepter qui je suis, sans fard, sans démonstration. C’est un miroir qu’il n’est pas toujours facile de regarder mais au moins, c’est la réalité.