Il y a des disques qui avancent, et d'autres qui flottent. Celui d'Émile Parisien appartient à la seconde catégorie : un disque en apesanteur, où le saxophone soprano ne porte pas la mélodie tant qu'il l'accompagne, la frôle, la laisse respirer.
Le projet est né lentement, mûri pendant deux ans de résidence au Théâtre de la Cité Internationale, avant d'être capté en à peine deux journées de studio. Un pari assumé par Parisien, qui préférait laisser place à l'instinct plutôt qu'à la maîtrise. L'album s’ouvre avec "Asian Songs & Rhythms No. 40", une pièce qui installe d'emblée une atmosphère particulière, poétique, enivrante.
Autour d’Émile Parisien, un trio aux géographies mêlées. Le pianiste Yaron Herman, complice de longue date retrouvé après des années de routes parallèles, les deux musiciens partagent une manière de jouer mélodiquement tout en restant libres. La contrebassiste Linda May Han Oh, venue de New York, apporte une précision presque poétique à l'ensemble. Et le tablaïste Prabhu Edouard, figure familière des musiques du monde, dont la présence donne, selon Parisien lui-même, un véritable envol à la musique du groupe. Un espace partagé plutôt qu'un refuge isolé, un espace où plusieurs voix, ici française, israélienne, malaisienne-américaine, indienne, peuvent coexister sans se dominer.
De cette rencontre naît une musique, tout en virtuosité, finesse et subtilité. Une musique difficile à ranger : ni jazz de chambre au sens strict, ni fusion, mais un espace commun où chaque timbre garde son grain propre. Le tabla ne rythme pas seulement, il ondule, le piano ne soutient pas, il dialogue, la basse dessine des contours (parfois en pointillés) plus qu'elle ne les remplit. Et le soprano de Parisien, sur ce fond mouvant, cherche moins à briller qu'à trouver sa juste place, un geste rare chez un instrumentiste de ce niveau. Pour autant, il dessine des arabesques, des envolées, ses phrases musicales sont comme de la dentelle, elles s’envolent et semblent jamais se terminer, virevoltent, font de continuels passements de jambes sans jamais quitter leur but.
Comme son titre l’indique, Floating n’est pas un disque qui cherche à convaincre par la force, mais à envelopper une musique pensée, dit Parisien, comme un contrepoids à l'agitation du monde. Superbe.
