Le 18 septembre 2026 marque une charnière dans la trajectoire de Jean Felzine, non par un simple changement de sonorité mais par la coïncidence de plusieurs deuils. Le disque paraît quelques mois seulement après la dissolution de Mustang, groupe qu'il portait depuis vingt ans qu'il a choisi de dissoudre définitivement plutôt que de le laisser s'endormir, elle-même consécutive à la mort de son batteur historique Rémi Faure fin 2025. Dans ce contexte, l'album ne peut se lire comme un simple exercice de style : il est la trace sonore d'une reconstruction.
Ce qui frappe d'abord, c'est le choix des musiciens associés au projet : Hedi Bensalem (guitares, flûte traversière), Louis Sommer (basse) et Julien Boyé (batterie, percussions, Cristal Baschet). Cette instrumentation, presque exclusivement acoustique, tranche radicalement avec les machines et le home-studio qui avaient façonné son précédent album solo, Chord Memory (2023). Là où ce premier disque assumait une hybridation electro-pop, Cinéma permanent semble faire le pari inverse : dépouiller, ralentir, gagner en simplicité, avoir un côté plus direct, une orchestration sobre d'un bout à l'autre, comme pour mieux dégager de l'espace autour de la voix de Felzine. Son timbre vocal est fortement redevable au chant américain des années 1950 : un phrasé et une couleur de voix qui évoquent les crooners et les premiers chanteurs de rock'n'roll, mais transposé dans une langue et une syntaxe française contemporaine. Cette tension entre un grain vocal daté, presque anachronique, et une écriture résolument actuelle dans ses thèmes constitue l'un des ressorts esthétiques les plus productifs de son travail : la voix installe une distance temporelle qui contraste avec l'urgence ou la crudité du propos, créant un effet de décalage ironique ou mélancolique selon les morceaux.
Ce virage n'est pourtant pas une rupture totale avec ce qui a précédé. Depuis ses débuts : le groupe Mustang, le duo avec Jo Wedin, les disques solo, Felzine a construit une œuvre en strates plutôt qu'en lignes droites, chaque projet reprenant et déplaçant les obsessions du précédent : le récit intime, l'ironie mordante, le sens aigu de la formule. Le titre même de l'album, Cinéma permanent, pourrait se lire comme une clé de cette continuité : il ne s'agit pas de tourner un nouveau film, mais de rester dans la même salle en changeant seulement de bobine.
Le travail de parolier de Felzine se distingue par un refus des sujets convenus et par une propension au traitement frontal de thèmes : le rapport de classe, l’exclusion, le sexe, l’amitié, la mort, les violences policières. Cette écriture "sans détour", combine une précision lexicale héritée de la chanson à texte avec une économie de moyens plus proche du rock : peu d'effets rhétoriques ornementaux, des formules courtes, un rapport au réel. Une écriture qui préfère le portrait au manifeste, la scène de vie au slogan et qui ne tombe jamais dans la caricature moralisatrice.
À 38 ans, après deux décennies de vie collective, Felzine semble avoir trouvé dans ce format plus dépouillé la forme la plus aboutie de son écriture jusqu’ici. Bien plus qu’un disque de transition, un disque qui ne sonne pas comme une hésitation, mais comme une affirmation.
