L’une des premières choses qui sautent aux oreilles à l’écoute de ce disque, c’est son côté virevoltant, sa gestion de la dynamique des nuances, le monde qu’il crée et la cohésion des musiciens.
Nuage 86 est un ensemble à vent et à cordes, à voix et à machines, qui semble avoir enregistré non pas des morceaux mais des états de ciel.
Cinq musiciens, une matière commune : le trombone, l’euphonium d'Aloïs Benoit posent des masses graves sur lesquelles viennent se poser le violoncelle d’Olivier Koundouno qui hésite entre la caresse et la fissure, les claviers d’Alice Perret qui brouillent la frontière entre l'orgue d'église et le synthétiseur d'arrière-boutique, les percussions de Benjamin Flament qui ne battent pas que le temps mais le déplace aussi, et une voix, celle de Jessica Martin-Maresco, aérienne, qui chante comme on murmure un secret trop grand pour la pièce.
On n'est jamais tout à fait sûr, en écoutant, de ce qui a été écrit et de ce qui a été trouvé sur l’instant et c'est précisément là que loge l’un des nombreux charmes du disque : il refuse de choisir entre la partition et l'accident, entre le geste pensé et le geste qui échappe. Les voix s’additionnent, se contournent, fonctionnent en parallèle, se doublent, les morceaux avancent par nappes, par respirations, comme un temps qu'on regarde changer depuis une fenêtre, sans presser le mouvement des nuages.
Ce n'est pas du jazz qui joue à être du jazz, ni de la musique savante qui s'excuse d'être savante, c'est un objet flottant, difficile à ranger, jubilatoire, qui préfère l'ambiguïté à la démonstration. Le chiffre 86 accroché au nom sonne comme un matricule de laboratoire, une trace d'archive, presque une date codée, mais le nuage, lui, refuse d'être daté : il se reforme différemment à chaque écoute.
