Il y a dans la pratique de la contrebasse quelque chose qui tient du corps à corps. L'instrument est immense, presque un partenaire physique avant d'être un partenaire sonore. On ne le joue pas seulement avec les doigts, on le joue avec le poids du buste, l'ancrage des jambes, le souffle qui accompagne chaque attaque d'archet. Pour une contrebassiste comme Laurène Helstroffer Durantel, qui a choisi de quitter le rang orchestral pour la scène soliste, ce rapport au corps change radicalement de nature.

On pourrait dire en simplifiant beaucoup que, dans l'orchestre, le corps du musicien s'efface derrière la masse sonore collective : il obéit, il se synchronise, il se fond. Le geste y est nécessairement contenu, cadré par la battue, par la place dans le pupitre, par l'exigence d'homogénéité. Passer au soliste, c'est retrouver un corps qui n'a plus à se dissimuler, un corps qui peut enfin porter, à lui seul, toute l'intention musicale.

Cette bascule n'est pas seulement technique, elle est existentielle. Elle suppose d'assumer une présence physique totale : le déséquilibre recherché pour obtenir une couleur, l'inclinaison du corps pour aller chercher une nuance dans l'extrême grave ou l'extrême aigu, la respiration ample qui précède un phrasé long. Le geste devient vibration, expérience physique, engagement, signature, et non plus fonction.

Jouer en soliste, c'est apprivoiser la matière bois avec tout son corps, jusqu'à ce que l'instrument cesse d'être un objet extérieur pour devenir un prolongement quasiment organique du geste, la frontière entre l'interprète et l'instrument s'estompant à mesure que le corps s'y engage tout entier.

Tout cela on l’entend parfaitement (aussi grâce à une magnifique prise de son) dans son nouveau disque, où l’aspect physique est primordial.

Le programme surprend d'abord par son refus du confort. Plutôt que d’aller vers le répertoire écrit pour contrebasse solo, Laurène Helstroffer Durantel va chercher ailleurs : chez Hans Fryba, chez Vitali, chez Tobias Hume, chez Biber… Des pages pensées pour le violoncelle ou la viole de gambe, qu'elle s'approprie sans complexe, en signant elle-même plusieurs transcriptions. Ce choix n'a rien d'un exercice de style. Il révèle une idée précise de l'instrument : la contrebasse comme autre, comme viole retrouvée, comme voix grave capable d'intériorité autant que de puissance.

Ce qui frappe à l'écoute de l’ensemble de ce disque, c'est la cohérence d'un geste plus que d'un style : chaque pièce semble choisie pour ce qu'elle permet au corps de l'interprète, pour la tension particulière qu'elle installe entre l'effort physique et l'abandon.

Sola est donc un disque d’engagement, au sens presque littéral du terme : celui d'un corps qui s'engage tout entier dans la matière sonore, avec un côté presque bestial parfois, jusqu'à ce que l'exercice technique devienne une forme de dépouillement. Un disque exigeant, qui demande à l'auditeur la même disponibilité que celle que l'interprète semble s'être imposée à elle-même.